S/a Pálpebra da Página

Fevereiro 16, 2009

Do poeta maldito e outros mitos

«Eh! quoi! vous ici, mon cher? Vous, dans un mauvais lieu! vous, le buveur de quintessences! vous, le mangeur d’ambroisie! En vérité, il y a là de quoi me surprendre.

– Mon cher, vous connaissez ma terreur des chevaux et des voitures. Tout à l’heure, comme je traversais le boulevard, en grande hâte, et que je sautillais dans la boue, à travers ce chaos mouvant où la mort arrive au galop de tous les côtés à la fois, mon auréole, dans un mouvement brusque, a glissé de ma tête dans la fange du macadam. Je n’ai pas eu le courage de la ramasser. J’ai jugé moins désagréable de perdre mes insignes que de me faire rompre les os. Et puis, me suis-je dit, à quelque chose malheur est bon. Je puis maintenant me promener incognito, faire des actions basses, et me livrer à la crapule, comme les simples mortels. Et me voici, tout semblable à vous, comme vous voyez!

– Vous devriez au moins faire afficher cette auréole, ou la faire réclamer par le commissaire.

– Ma foi! non. Je me trouve bien ici. Vous seul, vous m’avez reconnu. D’ailleurs la dignité m’ennuie. Ensuite je pense avec joie que quelque mauvais poëte la ramassera et s’en coiffera impudemment. Faire un heureux, quelle jouissance! et surtout un heureux qui me fera rire! Pensez à X, ou à Z! Hein! comme ce sera drôle!»

Baudelaire, Le Spleen de Paris, 46. Perte d’Auréole

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«Hypothèses de recherche sur les origines d’un mythe

[...]  Peut-on vraiment parler d’un mythe du poète maudit ? Mais pour désigner quoi, exactement ?

Poète malheureux, poète maudit, malédiction littéraire
[...]
3
En 1980, Diana Festa-McCormick faisait paraître dans un recueil d’études sur la littérature du xixe siècle un essai où elle cherchait à remonter aux sources de ce mythe que Verlaine avait selon elle consacré avec ses Poètes maudits, mais qu’il n’aurait pas forgé de toutes pièces. Pour Festa-McCormick, la plupart des matériaux du mythe auraient été rassemblés au lendemain de la révolution de Février par des écrivains déçus de la Deuxième République et du climat du Second Empire. Cette déception se serait accompagnée, chez plusieurs poètes de l’époque, d’une perte de confiance à l’endroit de la bourgeoisie et d’une envie de séparer définitivement l’ordre littéraire du politique. Certains se seraient enfermés dans la solitude et se seraient désignés comme les martyrs d’une civilisation industrielle méprisant l’art pur :

The middle of the nineteenth century was a period that gave rise to the phenomenon of the poètes maudits, driven to Bohemia and to starvation by the creed of a materialistic society. It constituted the disillusioned answer of authors to the boastful or prophetic claims of romantic poets to be “the unacknowledged legislators of the world” (Shelley)

4
Parmi ces poètes, un nom surtout retient l’attention de Festa-McCormick, celui de Baudelaire, auteur non seulement des Fleurs du mal, mais aussi, dès 1852, d’un article important sur Edgar Allan Poe. Festa-McCormick rappelle que le poète américain devient sous la plume de Baudelaire la victime expiatoire d’une société toute positive, matérialiste, croyant au progrès et aux bienfaits de l’industrie, persécutant ceux qui rêvent et qui se consacrent corps et âme à la Beauté idéale3. Festa-McCormick ne limite pas son enquête au corpus français ; elle montre parfaitement bien que le concept de « poète maudit » traverse la Manche et en vient à définir l’expérience de poètes anglais, tel Ernest Dowson, lui-même traducteur et introducteur de Verlaine en Angleterre.
3 Ibid., pp. 206-207.icare-bas-relief

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L’un des aspects peut-être les plus étonnants de cette étude sur les poètes maudits, qui attribue à la révolution de Février et à Baudelaire un rôle de premier plan dans l’émergence du mythe, est justement l’importance accordée par l’auteure à ses manifestations littéraires avant 1848. La première moitié de l’article est en effet consacrée pour l’essentiel à montrer que plusieurs poètes (anglais, allemands, français) de la première moitié du xixe siècle ont exploité diversement la thématique du malheur poétique4. À quoi attribuer l’omniprésence de ce thème dans la poésie romantique ? Les nombreux poèmes cités dans cette première partie de l’essai participent-ils déjà de ce mythe qui ne doit pourtant se former, selon l’auteure, qu’au lendemain de Février ? Et si c’est le cas, de quelle manière y participent-ils ? Sur ces questions, Festa-McCormick reste évasive. En l’état, la première partie de l’étude paraît miner par avance la thèse avancée et soutenue dans la seconde. [...]

À peu de choses près, c’est ici la thèse défendue et illustrée par Claude Abastado dans Mythes et rituels de l’écriture28. Abastado considère, à l’encontre d’Eliade, que les mythes peuvent être dépassés par les événements qu’ils sont sensés expliquer, de sorte qu’aucun mythe ne serait immortel. Les mythes du Poète et du Livre qu’étudie Abastado dans son ouvrage seraient liés à la transformation significative des pratiques littéraires et des conditions de production au xixe siècle. Le développement de la fonction d’éditeur, le déclin du mécénat au lendemain de la Révolution, la transformation des publics par suite du développement de l’instruction, la multiplication des postulants à la fonction d’écrivain, l’entrée de la littérature dans l’économie de marché sont autant de facteurs conjoncturels qui auraient jeté la littérature dans une crise sans précédent et auraient contribué à sa marginalisation sociale. Devant ce phénomène, les écrivains auraient réagi par l’élaboration et la diffusion de mythes reflétant certes l’état de crise, mais offrant de cette crise une image déformée et valorisante pour la littérature et les écrivains (ce n’est pas la littérature qui serait rejetée par l’économie de marché, mais elle qui s’en exclurait au nom de principes supérieurs). Le mythe aurait donc une double fonction, mystificatrice et légitimatrice, puisque tout à la fois il se substituerait à l’image fidèle de la réalité historique, empêchant ainsi les écrivains d’en prendre conscience et d’agir en conséquence, et projetterait de la collectivité et de l’activité littéraires une image positive et conquérante (le Poète serait un héros solitaire poursuivant, ” dans un monde dégradé, des valeurs perdues29 “). Ces deux fonctions sont évidemment indissociables, puisque c’est précisément ce reflet faux, mais édifiant qui ” dispense[rait] de l’action efficace30 “. [...]» in Contextes, Pascal Brissette

(Os sublinhados são meus.)

Imagens: Magritte, O bom exemplo – Retrato de Alexandre Iolas; Ícaro, baixo-relevo

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